Le Pacte des Naufrageurs

Prenez la mer et venez partager l'une de nos aventures barbaresques, dans le tonnerre et la fureur
 
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 Ally', l'insoumise

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MessageSujet: Ally', l'insoumise   Ven 14 Juil - 17:30

Le sol est jonché d’éclats d’assiettes et de chopes en terre cuite, collant de ragoût et de miettes de pain mélangés à un liquide sombre, épais, dont le fumet âcre de mauvais vin prend à la gorge.

Dans un coin une femme gît sur le dos, ses cheveux bruns étalés autour d’un visage encore jeune mais marqué et bleui de coups, les yeux fermés, tuméfiés, la bouche entrouverte, d’où dégouline un filet de bave, ou d’autre chose. Rien dans son attitude ne permet de penser qu’elle soit vivante, sinon une minuscule bulle qui prend forme et disparaît au coin de sa bouche toutes les minutes. Sa chemise est ouverte, ou plutôt déchirée, et ses seins, lourds d’avoir été trop pressés, s’étalent et débordent du lin bleu clair. Sa jupe est soulevée, ramenée sur la taille, dévoilant deux jambes écartées sur une chair meurtrie, humide et collante. 

Dans l’autre coin, une table, ou en tout cas un meuble aux pieds suffisamment hauts pour pouvoir y glisser un corps de petite taille. Sous cette table, trois enfants, très jeunes et tous terrorisés, et une jeune fille d’à peine 13 ou 14 ans pelotonnée contre le mur, qui les enveloppe de ses bras maigrelets. Ses yeux gris écarquillés, encore teintés d’un peu d’enfance, tranchent sur son visage durci par une fureur et un désir de vengeance peu communs.

Sa bouche est fermée sur un cri qui ne veut pas, qui ne doit pas sortir, ses deux bras maigrichons enserrent les trois bambins, recroquevillés au creux d’un corps agile et nerveux qui compte bien faire barrage. Deux jambes larges, enveloppées d’un pantalon grossier de toile de coton sale, approchent lourdement de la table, titubant, glissant, se rattrapant, tandis qu’une grosse voix d’homme, rocailleuse et pâteuse, jure en marmonnant.
« Lisbeth !!! Sp’èce de traînée !!! sors de d’là tout’d’suite et viens r’mettre d’l’ordre là d’dans!!! ».

Une des deux bottes de vieux cuir sale pousse violemment un éclat d’assiette vers le mur où se terrent Elisabeth, une fille obtenue en échange de services rendus aux naufrageurs du Sud de Tanaris, et les trois jeunes enfants du couple. Le morceau de terre cuite vient frapper le devant du mollet gauche de la jeune fille et y trace une longue estafilade de sang avant de ricocher sur le sol.

La lourde table de bois se met à trembler sous la force des bras de l’homme qui maintenant hurle de rage. Les deux yeux gris s’écarquillent un peu plus en regardant le corps de la femme qui n’a toujours pas bougé. Les bras serrent un peu plus les enfants de l’homme et le visage de la jeune fille s’enfouit au creux des cous tremblants de peur des enfants qui pleurent en silence.

Tout d’un coup, dans un éclat de lumière qui vient fouetter le visage de la jeune fille, la pièce s’emplit d’un râle victorieux.
"Rhaaaaaa !!!!!."



Dernière édition par Ally' le Lun 17 Juil - 13:42, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Ally', l'insoumise   Lun 17 Juil - 13:38


Deux adolescents courent sur la plage, prenant garde aux tortues qui vont et viennent entre l’eau et le sable, inlassablement.

Une fille, une rousse au teint pâle venue d’ailleurs, déambule sans joie tandis qu’un garçon d’environ treize ou quatorze ans, au visage hâlé mangé par des cheveux noirs un peu longs et retenus par une corde de cuir, fouette l’eau de ses pieds et l’observe.

Elle est triste, il n’aime pas ça, et il cherche à la dérider.
« T’es même pas cap’ de sauter par dessus la tortue qui est là bas ! »

Elisabeth regarde la tortue, s’anime puis éclate de rire, ses longs cheveux flamboyants retenus en tresse caressent ses épaules. Tout à coup pleine de vie elle attrape le garçon et le tire vers l’eau jusqu’à ce qu’il tombe. Elle s’assoit sur lui, enserrant sa taille de ses cuisses, et pousse sa tête hilare dans l’eau. 
« Pas cap’ toi même ! Et tu paries quoi ?».

Le garçon se débat, ravi, gigote tel un ver sous la fille.
”Sûr que j’suis cap’ ! Et j’te parie … un coin comme t’en as jamais vu ! Une grotte secrète ! magique même !!!”.

Il essaye vaguement de la faire lâcher prise en lui chatouillant les côtes.
“Allez ... Elisabeth ! Lâche moi ! ».

La fille resserre son étreinte des cuisses, fronçant les sourcils, le visage dur, elle lui prend la tête dans les mains et le serre.
"Ne m’appelles plus comme ça, Jamel.  Je te l’ai déjà dit, ce n’est pas moi. Je ne veux plus que cela soit moi.  C’est… “.

Elle réprime un haut le coeur qui pourrait déborder en larmes.
“C’est une autre, qui est morte dans un campement au sud d’ici, et je ne veux plus en entendre parler». 

Elle parle lentement, ses mots et son accent ne sont pas ceux d’ici et ajoutent à son charme malgré la rudesse du ton.
“Si tu n’es pas capable de comprendre ça, pour moi tu seras comme les autres et je ne viendrais plus te voir”.

Le garçon a perdu son sourire, ses yeux, d’un marron presque noir, sondent les yeux gris de la fille dont il rêve parfois la nuit. Tout mais pas ça, pas la perdre, pas elle, il déglutit, hoche la tête, il est désemparé, il se sent bête, que c’est compliqué les filles, il ne gigote plus, ne pense plus, il a juste envie de la voir sourire de nouveau.

Dans un soupir elle se relève brusquement, lâche dans l’eau la tête du garçon qui se sent tout à coup étrangement vide et seul, puis elle reprend sa marche, nostalgique. Le soleil est haut dans le ciel, il fait chaud, il doit être près de midi, elle doit rentrer si elle ne veut pas encore s’en prendre plein la tête et le reste.

Elle se retourne en soupirant, son regard file sur l’horizon et suit les bateaux qui glissent derrière le cap au sud, vers le large à l’Est. Un jour elle va partir, elle le sait, elle doit juste trouver la force.

Le garçon s’est relevé et son visage maintenant fermé trahit son inquiétude.
"Lysb.… Lyly… Dis... t’es fâchée, tu m’en veux ?…"

La jeune fille se tourne vers lui, l’observe un instant, elle ne lui en veut pas, qu’est ce qu’il y peut, lui, à tout ça. Rien. C’est même une chance de l’avoir rencontré.

Elle hausse les épaules, un sourire triste vient éclairer un bref instant son visage étonnamment clair dans cette région, son ton s’est radouci.
“Non, laisse, ce n’est pas grave, mais il faut que j’y aille, sinon il va s’en prendre à Khalima et aux enfants, et ce sera bien pire. ».

Le garçon se retient de râler, elle lui parle à nouveau et elle a vaguement souri, il ne va pas encore la ramener. Mais tout de même. Pourquoi devrait-elle se préoccuper de ces gens qui la maltraitent, c’est profondément injuste et cela lui donne la rage, mais qu’en faire, sinon la ravaler.

Elle l’observe encore un peu, l’air de le jauger, puis elle fait mine de prendre le départ, prête à courir. Mais au moment de se mettre en marche, elle se tourne vers le garçon.
“Au fait…tu sais, cette fameuse grotte. Et bien tu vas devoir me la montrer ! Parce que… ».

Sans attendre de question ou de commentaire, elle se met alors à courir, vive et décidée, puis saute souplement par dessus la tortue sans freiner sa course. Le garçon entend un éclat de rire presque enfantin tandis que la silhouette de son amie court vers le village. Son visage s’illumine, il a réussi à la faire rire, et cela le rend parfaitement heureux.

C’est simple, le désir, quand il est encore nimbé d’enfance.

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MessageSujet: Re: Ally', l'insoumise   Ven 21 Juil - 19:12


Une pièce sombre. Une fenêtre sans carreaux, avec des barreaux qui interdisent tout passage, et devant laquelle flotte mollement un rideau de lin très léger.

Une paillasse aménagée dans un coin. Une planche sur laquelle on a disposé des couvertures de feutre et un grand drap de coton par dessus.


Allongée sur cette couche rustique, Elisabeth ne dort pas, ses yeux gris-bleu grand ouverts sur le plafond indiquent qu’elle est terrorisée, à l’affût, tendue dans l’écoute. Sa respiration est saccadée, difficile.


Dans la pièce à côté des cris, des hurlements, des bruits de vaisselle cassée, des râles. Chaque fois qu’un cri de femme surgit du bruit assourdissant des objets jetés à travers la pièce, Elisabeth sursaute, puis déglutit.

Elle est seule, pas d’enfants à protéger, ils sont chez leur grand-mère. Elle est seule et s’en veut de regretter leur présence.


Tout à coup, plus rien. Aucun bruit, aucun mot, rien, que le bruit du rideau qui frotte sur le sol de la chambre. La jeune fille se redresse dans le lit, se calant contre le mur et ramenant le drap de coton sur elle.

Elle est habillée d’une chemise claire et d’un pantalon marron court. Un regard vers la fenêtre, si elle pouvait, elle se faufilerait entre les barreaux, mais elle ne peut pas, ils sont trop serrés.

Elle soupire, la fuite n’est pas possible. Son regard est rivé sur la porte où filtre de la lumière. Il va apparaître, c’est certain et elle craint ce moment plus que tout au monde.

Même si la porte est fermée, même si elle a fait glisser une chaise sous la poignée pour coincer la porte, elle va s’ouvrir et il va apparaître dans l’encoignure.

Depuis le temps, elle s’est fait une raison, il finit toujours par arriver à ses fins. Mais, même si elle le sait, elle espère toujours qu’il sera trop saoul pour insister et s’endormir avant de venir la voir.


Un hurlement se fait à nouveau entendre, il vient de l’autre côté de la porte.
Il a essayé d’entrer et n’a pas pu.
La poignée se met à tourner avec violence, la porte tremble sous les coups.
“Lisbeth !!! Ouvre moi !!! Tout’d’suite !!!! ‘spèce de p’tite garce !!! Tu m’cherches hein !! ».

Un rire gras et pâteux emplit la pièce de l’autre côté. Il exulte.
"Aaaaah ! T’aimes ça hein !!!T’faire prier !!!T’es bien comme les aut’ tiens! Hahahahha !!”.

Il va et vient derrière la porte, semble s’en aller, déplace une chaise, se sert à boire,   le silence se fait, un moment, mais le voilà qui revient.
“S’pèce de garce, viens Lyz !! Viens ici… ». 

Sa voix s’est radoucie mais il n’y a aucune tendresse dans le ton, aucune mansuétude, que du mépris et de la haine. Il lui parle comme à un chien que l’on va battre et que l’on espère attirer avec une gamelle.

Elisabeth se cale encore plus contre le mur, tentant de s’y fondre ou d’y disparaître, le drap ramené à sa bouche, elle le mordille.


De l’autre côté l’homme, en rage, secoue la porte qui finit par littéralement exploser. Son corps massif apparaît en ombre sur la lumière de la salle derrière.

Ses bras ballants le long du corps, un sourire mauvais, qui se voudrait gentil, se forme sur un visage buriné, aviné, marqué.
« Aaaah…ma belle. Te v’la, tu vois bien c’qu’ça sert à rien. D’t’te façon, je t’aurais . Viens, viens ma belle, viens… ».

A le voir s’avancer en titubant, Elisabeth comprend qu’il est encore plus saoul qu’elle l’imaginait, elle a peut-être une chance d’y échapper.


En quelques secondes, elle jauge la situation. La porte est derrière lui, mais pas si loin. Il est totalement ivre, ses réflexes sont mauvais. Il est à un mètre cinquante, la porte à 3 mètres, elle a 10 secondes, guère plus.

Elle bondit hors du lit et saute sur la droite, du côté de la fenêtre. Tel un chat, un deuxième bond la propulse de l’autre côté de la fenêtre, un peu derrière l’homme qui, croit-elle, n’a pas eu le temps de capter qu’elle n’était plus dans le lit.

Elle pense pouvoir profiter de la différence de luminosité entre la chambre et la pièce commune, et s’apprête à se faufiler derrière l’homme pour s’enfuir quand il se retourne en hurlant.
"Rhaaaaa ! Qu’essst tu crois ?!? Qu’une pauv’gamine va tromper un vieux r’nard comme moi ?!? Sal’té de femelle ! Viens par ici j’te dis !!!!» 

Il la prend par le poignet et l’attire à lui, sa deuxième main venant fourrager sous la chemise dans un râle de victoire.

Elisabeth  se débat, tente de dégager son poignet en mordant la main de l’homme et réussit à le repousser, prenant la fuite d’un bond.

Mais si l’homme est saoul, il en a l’habitude, ses réflexes ne se sont pas totalement évanouis. La voyant s’échapper il sort de sa botte une dague et saute sur elle sans réfléchir, la serrant à nouveau entre ses bras, la dague posée sur le cou gracile de la jeune fille.  

Terrorisée, Elisabeth ne bouge plus. L’haleine avinée de l’homme qui l’a achetée pour une bouchée de pain il y a un peu plus d’un an emplit son air, elle tourne la tête, dégoûtée.

Il se marre tandis que le couteau dessine sur le cou de fines traces blanches.
"T’fais moins la maligne là, hein. » . 


Dans la tête de Elisabeth tout se bouscule. Supporter encore «ça» ou tenter l’impossible, au risque de mourir.

Va pour mourir. 

Elle se dégage d’un coup de rein et s’apprête à bondir hors de la chambre. L’homme ne s’y attendait pas, elle réussit à se dégager mais la dague vient effleurer son visage, une longue traînée de sang rouge vif apparaissant immédiatement en travers de sa joue.


L’homme exulte à nouveau.
"Tiens !!!! Prends ça dans ta tronche, pauv’conne !!! t’v’là défigurée maint’nant !!!... T’pourras même pas faire la pute… plus personne voudra d’toi, sauf un gars comme moi !!!! ». 

Un hurlement de rire emplit les oreilles de la jeune fille qui s’enfuit de la maison, sautant par dessus le corps de la femme, encore une fois allongée par terre dans des débris de vaisselle. 



Tout en se demandant pourquoi Khamila accepte de vivre aux côtés d’un homme comme celui-là au lieu de fuir, elle court, sans s’arrêter, quitte les bas-fonds et traverse la ville fortifiée de Gadgetzan, file dans le désert sous l’oeil goguenard des gardes gobelins, évite les puits autour desquels vivent les bats-du désert, fonce vers la côte pour arriver enfin dans une petite crique à l’écart où, en larmes, en sueur et ensanglantée, elle plonge rageusement dans l’eau de mer, sans prendre garde à la douleur piquante du sel sur toutes ses blessures.

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MessageSujet: Re: Ally', l'insoumise   Mar 25 Juil - 13:01


La même plage, les mêmes tortues qui vont et viennent entre la mer et le sable, les mêmes palmiers qui ploient sous le vent qui vient de l’est. La lumière est différente, basse, rasante.

La jeune fille est assise, recroquevillée, près d’un rocher, cachée pour ceux qui viendraient de la terre.  Elle porte une longue jupe qui couvre ses jambes qu’elle a enlacées de ses bras, la tête posée de côté sur ses genoux. Son visage clair est dur, ravagé de larmes.

Ses yeux bleu-gris fixent un point invisible, ou loin, à l’intérieur d’elle même. Ils n’ont pas vu le garçon brun qui arrivait à la hauteur de son amie.
".... Lyly… ? ».


Elle sursaute et s’écarte de la main qui voulait sans doute juste effleurer ses cheveux en signe d’amitié.

Elle détourne la tête et essuie rapidement les larmes qui trahissent.
“Ne me touche pas Jamel ! Je te l'ai dit… je… je suis sale là ». 

Le garçon hoche doucement la tête, sans rien dire. Il sait, il s’en doutait, de la voir là, assise, cachée derrière ce rocher, les bras serrant ses jambes comme s’ils pouvaient à jamais les empêcher de se détacher l’une de l’autre.


Ce qui l’attriste, le garçon, c’est qu’elle se trompe. Elle ne le dégoûte pas. Bien au contraire, il aimerait la prendre dans ses bras et la bercer, la consoler, rien d’autre. Mais quand c’est comme ça, il n’y a rien à faire, sinon elle s’enfuit en hurlant qu’on ne doit plus jamais la toucher, lui parler même. Il le sait, il a déjà essayé. Il n’y rien à faire, juste essayer de lui redonner envie d’être.

Cela le rend fou, de savoir qu’un homme se permette ce genre de choses, sous prétexte qu’il a tout pouvoir. S’il pouvait, s’il osait, il irait le voir, le vieux marin qui, dit-on, ne dessaoule plus, il le défierait, et peut-être même il gagnerait, et le tuerait. Mais il n’ose pas, il n’est rien, pas encore, du moins c’est ce qu’il croit.


Il regarde la mer, les vagues qui viennent mourir sur le rivage dans un doux clapotis, les tortues qui vont et viennent. Un regard vers son amie, puis il commence à ôter ses vêtements, gardant juste le pantalon.

Un regard coulant et un léger sourire, intimidé par sa tristesse mais plein d’espoir.
"J’te parie que je s’rai sur l’rocher immergé avant toi ». 


La jeune fille relève la tête et le regarde, un léger pétillement au fond des yeux. Quelques secondes de silence, ils se jaugent, se parlent sans rien dire, l’horreur de ce qu’elle vit n’a pas tout détruit en elle, pas encore, un miracle, ou une force peu commune, peut-être est-ce même ce qui la rendra encore plus forte.

Elle se relève souplement et entreprend d’ôter ses vêtements, à son tour.

Dans un geste de défi, elle enlève tout et se retrouve entièrement nue, les deux jambes plantées droites dans le sable, son regard planté dans celui du garçon. Son corps clair de jeune fille noble s’est tout à la fois arrondi de formes plaisantes et musclé finement, il est aussi méchamment strié de marques diverses de coups et montre à lui seul et sans mots, l’horreur de son quotidien. 


Jamel la regarde, il déglutit, fait mine d’être gêné par le soleil.

Il est partagé, elle est nue, offerte, tellement belle, mais elle est aussi abîmée, salie, cassée.

Il la désire, son corps le trahit en cet instant précis, mais cette vision contrastée le trouble, qu’est ce qu’il désire, sa fragilité ou sa force, il ne sait pas. Les deux peut-être, en tout cas il la désire, cette pensée l’électrise et le rend moitié fou.


Elle s’est tournée vers lui, mains plantées sur les hanches.
”Je vais partir… bientôt …. tu viendras avec moi ? ». 

Embarrassé le garçon détourne le regard, hoche vaguement la tête, sans conviction, et regarde vers le rocher immergé. Il le sait, il n’aura pas la force, lui.


Elle le regarde quelques instants sans rien dire. Fataliste, ou triste, elle soupire, puis prend à pleines mains ses cheveux roux qu’elle a maladroitement coupés elle même au niveau des épaules.

Elle les ramène en arrière dans un geste empreint d’un peu de colère ou de déception en se tournant vers l’horizon, puis elle s’élance vers la mer, écartant les bras comme pour communier avec les éléments. Hurlant un cri de rage avant de plonger, bras en avant, son corps sautant hors de l’eau disparait dans une petite gerbe bouillonnante. 


A ce moment là, le garçon n’a qu’une envie, sauter avec elle dans l’eau, l’embrasser, la prendre dans ses bras, l’entourer de son corps. Il la veut, il veut la prendre, elle, avec son corps à lui, la prendre et l’avoir pour lui seul, entière, forte et fragile, à suivre et à protéger, à aimer, à emporter, tout le temps, partout, à jamais.

Il n’a plus que cette idée en tête même s’il n’en a que des images plus ou moins floues, plus ou moins conscientes.


Matin et soir, jour et nuit, elle habite son esprit,  quand il mange, quand il porte les caisses, quand il parle avec ses potes au port, quand il rêve, même éveillé. Mais elle habite aussi son corps, quand il se tend et le rend fou, agité, nerveux, son sexe durci qui s’anime seul au mauvais moment et l’encombre, ses mains quand il se soulage, son esprit encore quand il se regarde faire.


Il n’en peut plus d’y penser, d’en rêver, de la vouloir.

Il la regarde courir dans l’eau les bras écartés, il voudrait être la mer dans laquelle elle se jette et la voir courir à lui ainsi, bras écartés et cri de rage. Il voudrait être tout, pour elle.

Mais il reste là, assis bêtement sur le sable à la regarder. Et il se prend à se détester.



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MessageSujet: Re: Ally', l'insoumise   Ven 28 Juil - 12:24



Ils sont assis tous les deux sur la plage, collés l’un à l’autre, comme tant de fois depuis plusieurs mois maintenant. Ils se retrouvent dans cette petite crique depuis près de deux ans. Ils ont eu le temps de s’apprendre, un peu.

Sa tête à elle est posée sur son épaule à lui, le bras du jeune homme enserre sans la presser la taille de la jeune fille. Ils sont silencieux depuis un moment, le regard vague sur l’horizon, tous les deux.


Elle a encore des traces de coups sur le visage, violacées et jaunies, et surtout une mine chiffonnée et terne, le teint vaguement nauséeux, des larmes perlant au bord des yeux.
"Je vais devoir y aller, elle doit m’attendre …".


Il hoche la tête, prenant sa main.
" Tu vas voir, ça sera vite fini…".


Elle frémit et le regarde, implorante.
"Tu es sûr que…".


Il semble sûr de lui. Car même si, au fond, il doute, il veut surtout qu'elle aille mieux.
"Oui, tu dois le faire. Ce soir, ou demain, tu n’y penseras plus… Tu ne peux pas le garder.”


Il la serre un peu plus fort dans ses bras, essayant de se faire rassurant. Il dit les mots entendus au village. Mais en fait, il n’en sait rien, de ce qui se passe vraiment.

Elle est enceinte et ne devrait pas l’être. Elle est abîmée et il ne peut rien faire. Elle a mal et il ne sait pas la soulager. C’est tout ce qu’il sait, et c’est déjà beaucoup trop.

Il pose ses lèvres sur ses cheveux et murmure qu’il l’aime, le cœur triste.


Elle soupire, ferme les yeux et vient poser ses lèvres sur le torse nu et imberbe du jeune homme.
"Oui, je sais bien, mais…".


Elle est émue et pour contenir son émotion, vient poser ses lèvres sur les siennes. Le baiser est doux, tendre, plus tout à fait chaste mais pas encore abouti.

Il aurait tant souhaité l’aimer, vraiment.

Mais il n’a pas encore osé, de la voir si souvent abimée et rageuse, il n’a pas encore su comment faire, comment lui dire qu’il la veut, comme un homme veut une femme, mais sans ce désir de la soumettre pour l’humilier.

Aimer, posséder, prendre… est-ce impossible sans meurtrir ?

Il ne sait pas passer outre leurs craintes à tous les deux, il comprendra peut-être dans quelques mois qu’il devait juste être lui même, puisqu’il est sincère, mais là le pire est arrivé et une fois qu’elle en sera débarrassée, de cette horreur qui n’aurait jamais dû être, elle voudra partir, et ce sera trop tard.

Il la serre dans ses bras, perdu, incomplet, avec ce sentiment douloureux que s’il ne fait rien, elle restera en creux dans sa vie, dans son corps, longtemps.

Il pose ses lèvres sur son cou et hume son parfum iodé, goûte de la langue l’arôme de sa peau salée. 

Elle frémit et s’abandonne peu à peu.

….

Elle revoit une scène au campement dans le désert, quelques années plus tôt.

Jamel et elle sont assis, au milieu des autres enfants qu’elle côtoie comme s’ils étaient tous frères et soeurs, bien qu’elle soit destinée à être vendue un jour, mais elle ne le sait pas encore, du moins pas avec assurance.


Ils sont attroupés devant le vieux Liank qui raconte des histoires et leur « explique la vie ». Tous collés les uns aux autres sous un palmier autour du vieil homme qui fume la pipe.

Il finit l’histoire…
« Tout est offrande, si on le décide. Ne donnez que ce qui peut être reçu. Ne prenez que ce qui peut être offert. Sachez attendre, et vous trouverez le chemin ».


« Quel chemin ? »
demande alors la petite fille, un peu agacée.


Le vieux Liank la regarde, son visage édenté se faisant mystérieux.
« Celui de ton cœur Elisabeth ».


Elle soupire et se lève brusquement.
« Ben faudrait déjà que quelqu’un s’en préoccupe… ».


Le garçon assis à côté d’elle lui prend la main, mais elle se dégage et quitte le groupe, en colère contre le monde entier, poussant rageusement le sable avec ses pieds nus.

Jamel la regarde partir en soupirant, il est déjà amoureux, mais il n’en a pas conscience. Comment le pourrait-il, c’est une étrangère, une intouchable, un jour elle sera vendue, ou donnée, elle partira et personne n’en entendra plus parler.

Elisabeth retourne vers la tente où on l’attend pour aller chercher de l’eau au puits. Sa vie n’est pas celle des autres depuis un moment déjà, et ne le sera peut-être même jamais. Elle n’a pas dix ans, mais elle l’a bien compris.

Elle n’aurait pas dû naître, pas dû germer d’une mère sans amour, pas dû échapper à l’abordage, pas dû survivre au campement.

C’est une rescapée, mais elle est encore là, vibrante de rage. Quand la rage laissera place à la colère, puis la colère au désir de vengeance, alors elle pourra commencer à vivre.

…..

La vison du souvenir se trouble, elle est à nouveau dans les bras du jeune homme, les yeux fermés, le contact de ses lèvres sur sa peau.

Elle le repousse doucement et le regarde.

Il se laisse sonder, sans rien dire, patient, confiant, ce n’est pas la première fois. 


Peu à peu, son visage s’adoucit, elle caresse ses lèvres du pouce, réfléchissant.
”Tu te souviens de ce que disait le vieux Liank ?”.


Il acquiesce, il se souvient, ce n’est pas si loin, et puis… il aurait tellement aimé, à ce moment là, qu’elle pense à lui. Elle continue, le regardant intensément.
“Un jour, bientôt, il me faudra trouver ce chemin, tu sais …".


Il hoche la tête, souriant, il voit très bien de quoi elle parle.
“Et je veux que ce soit toi qui m’emmène, tu veux bien ? …".

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MessageSujet: Re: Ally', l'insoumise   Lun 31 Juil - 15:31




Quelques années plus tôt…


C’est fête au village, jour de gloire des Détrousseurs du Sud, en souvenir de cette prise mémorable qui permit à leurs ancêtres d’en finir avec le nomadisme pour s’installer dans un village qu’ils firent construire par d’autres hommes, prisonniers venus du Nord sur une flotte qui sombra corps et bien en s’échouant sur les récifs de corail du Sud Est.

Le navire marchand, riche d’or et de pierres précieuses, avait été attiré par des grands feux alimentés toute la nuit par ceux qui se faisaient appelés les « Détrousseurs de côtes », des naufrageurs expérimentés, capables d’attirer à eux tous les navires faisant route dans les parages afin de les leurrer, les faire échouer, puis d’attaquer l’équipage affolé, tuer les vieux, kidnapper les jeunes pour les faire travailler avant de les tuer à leur tour et revendre les femmes sur le marché aux esclaves de Gadgetzan.

Dans un coin du petit village aux maisons de torchis, des cages en osier.

Autour des cages, des essaims de mouches qui tournoient inlassablement.

Dans les cages, quelques femmes, assez jeunes pour la plupart, blondes, rousses, ou brunes, mais plus très fraiches. Quelques jours passés dans une cage à l’air libre n’aident pas à garantir la fraicheur de la marchandise.

Au centre du village, des rires, des cris, des hommes qui parient, attroupés autour d’un cercle où deux coqs se battent, en sang, des plumes arrachées jonchant le sable terreux.

Les pièces passent de mains en mains, les parieurs hurlent leurs surenchères, les rires deviennent lourds de sous-entendus, des paumes s’entrechoquent en signe de connivence, des coups de coude sont donnés aux voisins avec des regards appuyés vers tel ou tel autre parieur.

L’ambiance des humains est électrique, vibrante d’énergie vitale, celle des bêtes est tout aussi électrique, mais morbide, les coqs n’ayant plus bientôt d’yeux pour voir, de pattes pour marcher, de plumes pour voler, de crêtes pour survivre.

Pendant que les hommes s’entre-déchirent par projection, les femmes vont et viennent en arrière pour préparer le repas.

Les enfants et les adolescents, eux, sont chargés d’alimenter les grands feux et de faire tourner les broches sur lesquelles ont été empalés des Peaux-De-Verre qui rôtissent doucement.

Plus loin des musiciens préparent leurs instruments, cordes, vents, ils s’accordent sans se préoccuper des autres.

La petite fille rousse est assise sur le sable, à l’écart des autres enfants qui s’activent en riant autour des feux.

Son regard gris-bleu délavé balaye la scène, passant des feux au combat, du combat aux cages, pour revenir aux feux où Jamel s’affaire avec les autres, se tournant de temps à autre pour la regarder, guettant un sourire qu’elle ne veut pas lui donner, pas depuis que les cages se sont remplies.

Elle se lève et se dirige vers les cages à poules, comme ils les appellent, après un regard vers l’attroupement où tous les hommes, même ceux qui montent normalement la garde près du “poulailler”, sont allés parier.

Elle s’approche doucement, timide, tout à la fois curieuse et honteuse de l’être. Voir ces femmes en cage, prostrées, pleurant ou criant, la remplit de tristesse. Pourtant ces femmes ne sont pas abîmées. Pas question de gâcher la marchandise, leur peau est indemne de coups, de traces voyantes, de marques. Mais la douleur et l’angoisse se lisent dans leur regard.

La petite fille les observe avant de s’approcher un peu plus. Elle connaît ce sentiment de solitude et de peur qui se lit sur ces visages d’inconnues. Ces femmes sont ses sœurs. Elles aussi, elles ont été attrapées en mer, tout comme elle, deux ans auparavant. Mais elles sont adultes et vont être vendues rapidement, tandis qu’elle, elle peut encore un peu profiter de son enfance.

Elle s’approche des cages, prend une écuelle et la remplit d’eau fraîche à un tonneau posé plus loin. Elle tend l’écuelle à une jeune femme blonde qui l’observe un moment sans bouger. Le regard de la prisonnière trahit une sorte d’étonnement puis de connivence. Elisabeth a le teint clair et les cheveux roux, elle dénote dans cet environnement barbare.

La jeune femme blonde tend alors la main, un hochement de tête accompagne son geste, elle porte l’écuelle à sa bouche et boit doucement tout en parcourant le visage de la petite fille qui détourne la tête, mal à l’aise. Elle tend en retour l’écuelle, murmurant un mot dans une langue inconnue, mais compréhensible, c’est un remerciement, sans nul doute.

La petite rousse regarde la grande blonde et tente un sourire. L’autre lui répond de la même façon. Elles se jaugent un instant. Sans doute l’une imagine qu’elle pourrait peut-être sauver l’autre, qui elle, se demande si la première ne pourrait pas l’aider à s’enfuir. La petite rousse hoche la tête, sans un mot. La grande blonde sourit, de même.

Dans un geste très rapide, la petite rousse montre le soleil, le ciel, l’attroupement d’hommes puis fait mine de boire, met ensuite ses deux mains jointes sur sa joue puis ferme les yeux, mimant le sommeil. Ensuite elle montre la cage, le verrou, mime une clé poussée et indique que la clé devra être prise sur une ceinture, sans doute celle d’un des hommes endormis. Puis elle questionne du regard la blonde en soulevant légèrement la tête. L’autre sourit doucement et montre qu’elle a compris.

Cette nuit, quand les hommes auront bu et qu’ils dormiront, la petite fille rousse viendra aider la jeune femme blonde à s’échapper. Si elle peut.

Plus loin, du côté du feu, Jamel observe leur échange muet. De la voir parler avec une prisonnière lui fait horreur, il en tremble de peur. En parlant avec ces femmes, Elisabeth tente le diable, et risque encore pire qu’elles, être marquée à vie, battue à mort, disparaître au fond de l’eau, même, qui sait….

Alors il la regarde, le cœur battant, la peur au ventre, espérant être le seul à comprendre ce qui se trame, car il s’en doute, la petite fille veut aider les femmes à s’enfuir.

Il ne devrait pas, mais il aimerait qu’elle réussisse.

Et c’est à ce moment là que Jamel le Tanaride au teint hâlé, comprend qu’il a devant lui une fille venue d’ailleurs qui peut, s’il le veut, changer son destin.  

Mais il comprend aussi que pour ce faire, un jour, quand elle aura grandi et compris comment déjouer le destin, elle trouvera la force de se sauver, elle s’enfuira, elle s’en ira, loin, et elle le laissera alors là, s’il n’est pas capable de la suivre.

Quelques minutes plus tard, tandis qu’Elisabeth revient vers lui, un léger sourire illuminant son petit visage clair, le coeur de Jamel chavire, à jamais.



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MessageSujet: Re: Ally', l'insoumise   Jeu 3 Aoû - 15:43



Il fait nuit noire mais la côte est aussi éclairée qu’en plein jour. Une demie douzaine de feux brûlent jusqu'au ciel, tournoyant en pluie de braises sur fond bleu nuit.

Il n’y aurait que ces cônes jaunes et rouges sur la crête autour desquels des petites silhouettes vont et viennent, affairées, un spectateur ignorant, venu de la plage, penserait à une cérémonie, un rituel de purification, une ode aux dieux de la terre et du ciel.

Mais il y bien autre chose dans ce bouillonnement d’activité, qu’un terrien ne comprendra pas tant qu’il n’aura pas vu sur l’horizon un ou deux vaisseaux virer de bord, louvoyer lentement de part et d’autre d’un chenal imaginaire, vers un phare de pacotille. Un chenal qui les mène inexorablement sur les fonds affleurant, qui vont, en quelques minutes à peine, éventrer les navires, déchiqueter les coques, arracher les écoutilles, fracasser les mats, les baumes et les ponts, éjecter hommes et femmes qui hurlent de terreur en voyant la côte se précipiter vers eux comme une femme accourt vers celui qu’elle aime, bras tendus pour l’étreindre.

Comme à chaque grande marée, le peuple de détrousseurs des côtes s’est organisé pour passer quelques jours loin du village, redevenir ces nomades qu’ils ont toujours été, au fond de leur tripes, et pactiser avec la folie des mers du Sud qui leur offre, comme des plateaux de fruits de mer débordant de victuailles frémissantes, marchandises, richesses, monnaies, vivres et esclaves à gogo.

La pêche est bonne. Les hommes sont satisfaits, ils retourneront dans quelques jours au village pour le partage, emportant à dos de mulets de lourdes caisses de soieries et d’or, des armes et du vin en bouteilles.

Les hommes et les femmes qui pourront être revendus sont déjà partis en colonne pour être réceptionnés chaque jour au village. Les autres sont entassés, sans vie, dans un coin du campement. Pas de tortures inutiles, soit ils sont morts au moment du naufrage, soit ils se sont bêtement rebellés, soit ils n’ont pas survécu aux premières heures d’emprisonnement. Ils seront enterrés pour ne pas être dévorés, les détrousseurs de côtes ne sont pas des sauvages, ils ont de la morale, elle est juste différente de celle des autres peuples qui vivent dans le désert ou ailleurs.


Dans une crique non loin, Elisabeth et Jamel observent la scène.

Ils sont là comme souvent, seuls, à l’abri des regards, loin du monde, loin de leurs deux mondes, si différents, celui de Jamel, celui des naufrageurs qui ont attiré le navire où se trouvait la petite fille rousse et d’autres venus du Nord, tous morts ou vendus, un monde qui semble barbare mais qui a son code de l’Honneur, et celui d’Elisabeth, un monde qu’elle a presque oublié, de nobles et de riches marchands, de bijoux et de richesses, de duperies et de luttes de pouvoir, un monde civilisé dont la barbarie se cache derrières les fanfreluches et le beau parler.

Elisabeth est nauséeuse, triste et comme éteinte.

La jeune fille est passée entre les mains de la vieille Lima, la faiseuse d’anges. Elle a eu mal, elle a beaucoup trop saigné et Khamila, qui a payé l’avortement, a eu très peur. Malgré les différences qui les séparent, âge, culture, statut, histoire, la jeune fille rousse est comme une soeur, une soeur de douleur. Khamila pense qu’elles ont le même avenir morbide, le genre de destin qui transcende les cultures et rend les femmes soudées face à une adversité qu’elles croient inéluctable.

Mais, heureusement pour elle, Elisabeth refuse de croire à l’inéluctabilité de ce destin tout tracé, pute, mère, et rien d’autre. Elle ne sera pas juste un corps bon à servir de matrice ou d’objet de plaisir, elle le sait, au fond d’elle, un autre chemin est possible et elle est bien décidée à le trouver, quand bien même elle y perdrait sa vie. A quoi bon vivre, de toute façon, si on vit encagée dans sa tête.

Jamel la regarde, il n’a pas osé l’approcher, déjà bien trop content qu’elle soit venue le voir, une fois remise de son passage chez la vieille Lima.

Elle est éteinte, cernée, chiffonnée, pourtant il la trouve belle, lumineuse, désirable de vulnérabilité et de force mélangées.

“Ca va être la fête annuelle, bientôt. Tu crois que tu pourras venir ?”


Elle sort de sa rêverie et lui rend son regard, interrogative.

“Hum ?”.


Il déglutit, elle n’est déjà plus là, il le  sent, ou du moins il le craint. Elle va partir, et il n’a pas été capable de lui parler, de lui montrer, de l’aimer vraiment.

Ce qui vient de se passer les a séparés, a sali leur amour, même s’il n’était qu’en transparence, en rêve. Il soupire, se contracte, abattu.


Elle l’observe un moment, semblant peser le pour et le contre, souvenirs heureux et présent difficile.

“Cela te ferait plaisir ?”.


Le coeur de Jamel fait un bond, il en a la respiration coupée. Il opine simplement, essayant de paraître calme, voire même vaguement indifférent, juste ce qu’il faut pour ne pas lui montrer à quel point il en rêve.

Mais son visage est tendu d’espoir, son corps vibrant de désir et son silence un cri qui ne se dit pas.

Elle sourit, elle n’est pas dupe. Elle a quelque chose à offrir, pas grand chose, juste sa présence mais il est prêt à la recevoir, pleinement. N’est ce pas le plus beau des cadeaux, le partage.

“D’accord, je m’arrangerai”.

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MessageSujet: Re: Ally', l'insoumise   Dim 6 Aoû - 17:16



Ils sont venus nombreux, de toute la région, pour la grande fête annuelle.

L’agitation bat son plein dans le campement organisé non loin du tout petit village pour accueillir tous ceux qui font partie du peuple des Détrousseurs du Sud. Elisabeth accompagne Khalima et les enfants.

De grands troncs d’arbres mis en épis les uns contre les autres brûlent dans le ciel de midi, formant une grande hutte de flammes rougeoyantes et crépitantes. Des hommes, assis autour du feu, rient fort et s’interpellent d’un bout à l’autre du cercle qu’ils forment, périmètre de corps massifs collés les uns aux autres dans une communion virile.

Des femmes vont et viennent à l’arrière du périmètre, apportant des cruches remplies de vin et reprenant les vides, offrant des plats fumant de ragoûts divers et variés, riant au contact des mains qui se baladent sous les jupes, mais ne restant pas plus longtemps que les quelques secondes nécessaires au service.

En retrait du feu, des tentes installées tout autour pour la fête, dans un ordonnancement clair et précis, un premier cercle pour les quelques rares tentes des chefs, devant lesquelles sont postés des hommes au visage masqué, un second cercle pour les tentes des hommes de main et leurs femmes, et un troisième cercle pour les vivres, les bêtes et les marchandises.



Profitant que le vin et le soleil emportent la raison des uns et des autres, Elisabeth a retrouvé Jamel.

Ils sont tous les deux allongés sous une tente du troisième cercle, celui des marchandises, dans les bras l’un de l’autre, ils papotent, la jeune fille rousse et le jeune homme brun, couple étrange que les enfants s’amusent à agacer.

Tout en discutant, elle passe doucement la main sur son torse, paume puis dos de la main, inlassablement. C’est comme un jeu, une vague qu’elle s’amuse à dessiner. Il frissonne, pressant sa main sur son bras. Elle n’a pas conscience de l’état d’excitation qui commence à le prendre. Elle est là sans être là, presque déjà partie, dans ses préparatifs, ses questionnements, ses rêves de liberté. 

Elle va partir, il va la perdre et pourtant il hésite, encore.

Depuis le temps qu’ils s’aiment comme des enfants, doit-il lui dire ce qu’elle ne voit pas, ou ne veut pas voir.  Il la désire, il la veut pour lui, il veut qu’elle soit sienne, mais surtout il veut l’aimer et lui offrir la possibilité de s’ouvrir au monde, aux autres, à elle même, car il le sait, ou plutôt il le sent, il a ce pouvoir là.

Mais comment être cet homme qui révèlera une femme, il ne sait pas.



Il soupire doucement et ferme les yeux, il préfère encore rêver d’elle quand elle n’est pas là, trouver seul le répit du corps plutôt que d’afficher son ignorance et d’affronter sa colère, des pleurs ou, pire, son rejet.

La main de la jeune fille s’est arrêtée, elle écoute sa respiration, sent que quelque chose ne va pas et se redresse pour le regarder.

Il se tourne légèrement vers elle, ramenant une jambe sur l’autre, espérant cacher le désir qui l’anime et maintenant l’obsède. Puis il tente un sourire, essayant d’avoir l’air neutre.

Son regard le transperce. Elle fronce les sourcils, sondant les pensées, l’éclat différent des yeux, le trouble du regard, le frémissement perceptible du corps. Elle comprend d’un coup et se rassoit, s’écartant vivement de lui.

Il soupire.
”…..Lyly…... “



Le vent s’est levé, soulevant les coins de la toile de coton qui les sépare du reste du monde. De légères particules de bois brûlé glissent sur le sable et viennent se coller sur les parois internes de la tente, salissant le blanc immaculé de la toile.

Elle ramène ses jambes contre elle, les enferme de ses bras, dans cette jupe qui lui sert de protection imaginaire, et pose sa tête sur ses genoux, l’air désemparé.
“Je sais bien, tu n’es pas comme lui, je le sais, c’est juste que…".



Il s’assoit à son tour et la prend dans ses bras, il a juste l‘intention de la consoler.

Lui qui n’a jamais su se dire, il éprouve alors le besoin de parler, d’abord pour la rassurer, puis, peu à peu, pour se dévoiler, raconter ses craintes et ses rêves. C’est pour l’aider, elle, qu’il s’abandonne et se livre, sans y prendre garde. Il ne pense pas à lui, à ce qu’il dit ou fait, il veut juste l’aider, la consoler.

Elisabeth écoute et regarde Jamel, elle le découvre différent.

Car dans son abandon il sourit. Pas ce genre de sourires que l’on donne volontairement pour rassurer ou parfois tromper, par convention sociale, mais un sourire d’enfant, doux, rêveur, vrai.

Tandis qu’il suivait le fil de sa pensée, peu à peu il s’est absenté de son corps, il a cessé de le contrôler, comme il a appris à le faire depuis qu’il est petit garçon. Ce corps qui lui échappe devient le reflet de ce qu’il est, intimement, et le rend beau, touchant, désirable.



Alors advient ce qui semblait impossible.

Sans aucune intention autre que la consoler, sans aucun geste sinon ce sourire qu’il lui offre sans le savoir, c’est là, juste unis par le souffle tendre des mots sincères, la douceur du ton, l’offrande de ce qui l’anime, c’est là que la magie tant espérée opère.

Guidée par le son de sa voix qui le livre à elle, le sourire qui le découvre, transparent, Elisabeth se laisse à son tour ravir, s’abandonne petit à petit et s’offre enfin, aimante, entière et sincère.

…..

Quand ils sortent de la tente, main dans la main, le soleil a largement entamé sa descente, de l’autre côté du campement.

Le feu attend d’être réanimé, les femmes s’affairent à sortir les tubercules fondantes pour les incorporer dans les plats qui seront partagés dans une heure ou deux, les enfants se chamaillent en riant, les hommes préparent de nouveau les broches et les viandes, le campement se prépare pour la soirée, les détrousseurs vont de nouveau fêter en rires et en chansons ce qui les réunit.  

Rien ne semble avoir changé et pourtant…



Il est autre, homme enfin. Il se tient droit, fier, et la tient fermement par la main, la couvant du regard. Elle aussi est différente, tout à la fois apaisée et étonnée,  encore plus forte mais aussi vaguement triste.

Elle le regarde sans rien dire, elle sourit, quelques larmes perlent à ses yeux.  Elle détourne le regard, observe les oiseaux qui filent au loin, rêveuse mais déterminée.

Il comprend alors et l’attire doucement à lui, désespéré, collant son torse contre son dos, l’enveloppant de ses bras, espérant l’y conserver à jamais. Il pleure.

“… Lyly… tu ne vas pas partir…. Dis… pas maintenant…”.

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MessageSujet: Re: Ally', l'insoumise   Jeu 10 Aoû - 16:07



Des cris venaient du centre de l’enceinte. L’arène de Gadgetzan vibrait sous les encouragements des spectateurs et les râles des gladiateurs. Des badauds s’agglutinaient autour des grilles, tandis que les marchands haranguaient les gourmands à coups de « scooooooorpides grilléééééés ».

Impossible de voir ce qui se passait derrière la foule amassée mais les bruits donnaient toutes les indications nécessaires. Il y avait combat de mâles. Fête pour les uns, aucun intérêt pour elle.

La jeune fille resta un moment sur le pas de la porte de la maison endormie de chaleur, ses yeux clignant sous le soleil encore haut de l’après-midi, écoutant d’une oreille les beuglements violents de la foule qui s’échauffait, et faisant mentalement le tour de ce qu’elle devait faire. L’inquiétude la rongeait et l’empêchait d’y voir clair.

La veille, au lieu de quitter Jamel aux portes de la ville, elle avait éprouvé le besoin de revoir avec lui tous les détails de leur départ. Il voulait l’accompagner, il allait l’accompagner, elle voulait le croire, de toutes ses forces elle le voulait, mais il y avait une petite lueur dans les yeux du jeune homme qui l’avait inquiétée, et elle avait voulu s’en assurer.

De s’attabler avec lui dans la toute petite taverne des bas-fonds de Gadgetzan l’avait troublée, encore plus. En le quittant elle n’était plus tout à fait certaine qu’il allait la rejoindre.

Pour se rassurer, au lieu d’aller vérifier une dernière fois ses préparatifs, elle était restée un moment sur le quai à suivre les allées et venues, observer les gens, imaginer les vies à travers les traits, rêver, tenter de comprendre, se projeter, retrouver la force d’avancer.

Au final elle n’en avait pas dormi de la nuit, ou si peu, si tard. Elle ne s’était pas réveillée à l’aube et n’était pas partie avant que la maisonnée se mette en route, comme prévu. Il avait fallu affronter Khalima, ses questions, ses conseils, ses rires, ceux des enfants, un déchirement, malgré tout. Elle ne s’attendait pas à cette douleur-là et sut qu’elle aurait du mal à s’en défaire.

Elle leva les yeux vers le soleil, évalua l’heure, secoua la tête de mécontentement, soupira, s’ébroua et se mit en route pour les écuries où l’attendait une jument louée d’avance.

Elle aurait déjà du se trouver à plusieurs kilomètres de là et risquait de le payer ce soir, au moment de chercher un abri.

Pour atteindre Theramore il fallait traverser la mer saline derrière les montagnes au Nord, suivre la côte pour ne pas se faire repérer, se laisser guider par le soleil et les étoiles, passer les différents campements de pirates et d’ennemis, rien de simple.

Habillée d’un saroual de toile bleue, pieds nus, une chemise de lin et un long foulard bleu glissé sur ses cheveux roux, elle se faufila à travers la foule, espérant que nul ne la reconnaîtrait.

Une heure plus tard elle chevauchait à cran, en route vers la mer saline qu’elle comptait contourner par l’Est et traverser tout au Nord.

En haut de la côte aride qui menait aux Mille Pointes, un sourire illumina brièvement son visage encore durci de la veille, le corps chaud du cheval vibrant sous elle.  Tanaris s’éloignait, la liberté lui tendait les bras. D’un coup de cuisses, elle imprima le rythme à sa monture en bifurquant sur la droite.

Une fois les villages de pirates contournés par l’Est en longeant la côte, des cris de mouette l’avertirent qu’elle arrivait enfin en vue du chenal qu’il faudrait traverser à la nage si elle ne pouvait pas trouver de bac.

Elle flatta l’encolure du cheval, lui murmura quelques mots d’encouragement puis fonça droit vers le Nord, l’esprit accroché à une seule image, celle d’un navire de commerce accosté dans un port humain vibrant de cris et de rires sous les remparts d’une ville qui lui paraissait merveilleuse, Theramore.


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MessageSujet: Re: Ally', l'insoumise   Sam 12 Aoû - 18:33



La nuit était tombée depuis près de deux heures, la chaleur descendait peu à peu et une petite brume recouvrait maintenant les eaux du port de Theramore, dessinant une scène qu’en d’autres jours elle aurait appréciée.

Un sac en coton de lin posé à ses pieds, le visage rivé vers l’horizon à peine visible, fine ligne de lumière noire entre un ciel piqueté d’étoiles et la mer brumeuse, elle essayait de ne pas pleurer.  Mais c’était de l’ordre de l’impossible, ce soir.

Son pouce droit caressait une petite perle à son cou, glissant sur la peau, revenant sur la perle et finissant dans sa bouche où ses dents mordaient la chair jusqu’à lui soutirer un soupir de douleur, assorti d’un cillement des yeux, puis il reprenait son voyage, la perle, la peau du cou, la bouche, les dents.

Une sirène annonça le bateau qui devait l’emmener de l’autre coté, elle attrapa le sac de la main droite et se présenta devant la passerelle, le visage inexpressif. Deux garçons, très jeunes, descendirent rapidement du bateau, lui jetèrent de concert un œil, se poussant du coude en souriant, puis voyant qu’elle ne réagissait pas, sautèrent à quai, attrapèrent les cordages à enrouler sur la bite d’amarrage libre, amarrèrent le bateau tandis qu’il accostait dans un feulement de bois entrechoqués, puis, tout en lui adressant un nouveau regard tout aussi intéressé, ils remontèrent en rigolant afin d’aider au débarquement de caisses multiples.

Elle ne vit rien de leurs regards. Elle était ailleurs, dans une attente déçue, et une question, lancinante, qui tournait et retournait en elle, l’obsédant jusqu’à l’horreur. Avait-elle pris la bonne décision.

Elle se recula, attendit que les caisses fussent débarquées, puis, sur un signe du matelot, monta lentement sur la passerelle, refusant d’un regard l’offre silencieuse d’entrer dans les cabines sous le pont avec les autres passagers.

Voyage de nuit sur la Grande Mer, elle irait sur le pont d’avant s’en prendre plein les yeux, les oreilles et la tête jusqu’à tomber d’épuisement. C’est ce qu’elle avait décidé. Rien ni personne ne lui ferait changer d’avis. Besoin de solitude qui enveloppe, de vent qui emporte, d’embruns qui lavent.

«Pars devant, le temps de régler quelques affaires ici et je serai sur le ponton à l’heure dite, avec toi» lui avait dit Jamel, quelques jours avant qu’elle ne prenne la fuite, seule.

Lyly avait attendu à l’auberge, plusieurs jours, laissant même passer une, puis deux, puis trois navettes pour les Royaumes de l’Est, mangeant une bonne partie de la maigre somme mise de côté pour le départ, supportant les regards étonnés du personnel de l’auberge, surtout lorsqu’ils l’avaient vue descendre le dernier jour, cheveux coupés au carré, et bruns, méconnaissable en apparence mais tellement repérable dans sa détresse. Elisabeth la rousse n’était plus, Allysone la brune venait de naître, mais  Lyly se retrouvait seule.

Pourtant ils avaient préparé ce voyage ensemble, depuis des semaines. Durant tous ces préparatifs elle portait la petite perle à son cou et ne cessait d’en jouer de la bouche, l’embrassant, la mordillant, la suçotant. Cette perle, offerte peu de temps après leur premier moment d’amour, était un gage, une promesse, la marque éternelle de leur engagement, comme un talisman.

Il ne pouvait pas l’avoir abandonnée, pas après toutes ces promesses.

Mais ainsi va la vie. On imagine un déroulement, pourtant simple, un début, un milieu, une fin, une aventure à deux, et voilà qu’une promesse non tenue déchaine angoisse, doute et peur, et tout déraille.  Ce qui s’annonçait comme un voyage de renaissance et de joie venait en quelques jours d’attente et d’incompréhension de commencer comme un voyage de rage.

Elle se cala contre le mat de misaine, entre deux cordages enroulés, et s’enveloppa d’une cape de laine. Le bateau se détacha du quai dans un roulis qui la fit valdinguer contre le cordage, lui retirant un juron de douleur. Elle se rattrapa en faisant riper sa main sur des éclats de bois qui entaillèrent la peau, mais se recala sans broncher. La nuit serait longue, il ne s’agissait pas d’entailler sa détermination. Elle voulait s’agripper à cette nouvelle solitude, en faire sa force. Elle fixa le ciel un long moment, hésitant longtemps entre la rage et la tristesse, la colère et le désarroi, puis ferma les yeux et sombra dans une nuit sans rêves.

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